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Les fonds baptismaux de la laïcité à la française.1901/1905 : laïcité ouverte ou laïcité de combat ?

  • Photo du rédacteur: Jean-Claude Bardout
    Jean-Claude Bardout
  • 22 nov. 2024
  • 8 min de lecture

© Jean-Claude Bardout, 20 novembre 2020, inédit


La France sera-t-elle terre de l'islam des lumières ? La république d'un nouveau concordat, celui de la concorde entre l'Etat laïc et les citoyens de confessions diverses ? Ou se perdra-t-elle sur le terrain d'affrontements vains entre hussards noirs et minorités confessionnelles ? Pour conjurer les guerres de religion et garantir à chacun sa place et sa liberté, la France a emprunté tour à tout ces deux chemins : Laïcité de négociation, laïcité de combat. Laïcité active d'institution et de négociation, sous l’impulsion de Waldeck-Rousseau qui fut à la manœuvre jusqu’à la veille de la loi de séparation de l'église et de l'Etat, Laïcité de divorce et de séparation quasi-militaire avec Combes, qui brandit le fer de la loi de 1905. A l'orée d'une nouvelle étape pour la laïcité à la française, ces débats fondateurs peuvent utilement éclairer nos positions et comportements actuels.

La loi de 1905 tant évoquée, loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, fut préparée par la loi de 1901, accordant à toute association non religieuse entière liberté de constitution, d'organisation et d'activité.

C'est à Waldeck-Rousseau, républicain convaincu et restaurateur de l'autorité de l'Etat républicain, que l'on doit les préparatifs de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, notamment avec la loi de 1901, qui consacre la liberté de la société civile, affranchie tout à la fois de l'emprise religieuse et du contrôle a priori de l'Etat. C'est à son successeur Emile Combes que l'on doit l'application énergique de la loi de 1905. Mais lorsque la mort emporta prématurément Waldeck-Rousseau, Combes lui refusa les funérailles nationales auxquelles le prédestinait son rang et son rôle dans la République. Parce qu'il était partisan d'une laïcité ouverte au moment même où la France était gouvernée par les partisans de la laïcité de combat. Car Waldeck-Rousseau, militant républicain, député, sénateur, ministre de l'intérieur et des cultes, président du conseil au plus fort de l'affaire Dreyfus, artisan de la liberté pour les syndicats, auteur de la loi de 1901 qui consacre la liberté des associations et le contrôle des congrégations religieuses, acteur des derniers préparatifs avant la séparation des Eglises et de l'Etat, n'aura pas droit à la reconnaissance de ses pairs.

Dès le lendemain de ce 10 août 1904, quand l'auteur de la loi de 1901 s'éteint à Corbeil, naît une vive polémique, publique, médiatique. Est-il ou non vrai que le président du conseil se soit fait absoudre ses péchés ? A-t-il ou non demandé, requis, accepté, sur son lit de mort, l'extrême onction du prêtre accouru à son chevet ? Il parut scandaleux aux combattants de la laïcité que le maître d'oeuvre des travaux préparatifs à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, fut lui même en suffisamment bonne composition avec l'église pour se faire absoudre ses péchés. Entre l'hommage de la Nation et le pardon de Saint-Pierre, le mourant eut dû choisir.

Etait-il seulement conscient lorsque lui furent administrés les saints sacrements ? On espéra que cette initiative malheureuse fut l'oeuvre seule de sa femme, que le président du conseil n'était déjà plus, lorsque les saints-sacrements lui furent donnés, sans quoi, voulait-t-on croire, il les aurait refusé.

Interrogé par la presse, l'abbé Guibert réquisitionné pour donner les derniers sacrements au président du conseil, déclara n'avoir pu échanger un seul mot avec le mourant. "C'est du fond du coeur que j'ai donné à l'ancien ministre l'absolution à condition, regrettant seulement de ne pas l'avoir trouvé en état de se confesser".

La dépouille de l'homme d'Etat reposait sur un lit paré des fleurs de son jardin. Une main disposa sur sa poitrine un crucifix d'argent et, entre ses doigts joints, une statuette de la Vierge en vieil ivoire. Après la mise en bière dans la soirée du 11 août, entouré de cierges, le cercueil fût, dit-on, veillé par des religieuses appelées par Mme Waldeck-Rousseau.

Cela en était trop. A l'enterrement, le 12 août à midi, l'Etat se fit représenter par ... un sous-préfet. Les funérailles du lendemain se déroulent sans apparat, sans discours, sans honneurs militaires, sans députations officielles à l'exception de l'Ordre des avocats.

Waldeck-Rousseau, en dépit du bras de fer historique engagé entre la République et le cléricalisme n'avait jamais rompu le dialogue avec Rome, il correspondait tant avec le pape qu'avec ses cardinaux, et s'était rendu secrètement en voyage au Vatican pour y négocier la future séparation des Eglises et de l'Etat. Il a toujours milité pour le développement en France d'un christianisme compatible avec la République, et d'une république respectueuse des religions.

La République du combat laïc ne pouvait délivrer ses honneurs à un homme qui aurait confié son âme à Dieu. Telle fut la décision d'Emile Combes, le successeur de Waldeck-Rousseau, le dauphin de Waldeck-Rousseau, celui que Waldeck-Rousseau avait choisi pour lui succéder, que le parlement a investi pour appliquer la loi de 1901 sur les associations, celui auquel on doit l'application militaire de la loi, dans sa partie relative aux congrégations.

C'est Combes, non Waldeck-Rousseau, qui fit envoyer l'armée dans les couvents pour en chasser les religieux. C'est Combes, qui réquisitionna la troupe pour appliquer la loi de 1901 que Waldeck-Rousseau voulut ferme en ses principes mais libérale dans ses applications. Combes, Waldeck-Rousseau, deux républicains, deux conceptions opposées de la laïcité. Une laïcité de combat. Une laïcité ouverte.

Ces deux composantes de la laïcité ont toujours été présentes. Elles le sont encore. Il y a un prix à payer pour la paix religieuse. Mettre fin aux guerres de religion et les prévenir demande non seulement de la résolution, mais aussi la capacité de mettre de l'eau dans son vin. Le dialogue entre églises et Etat exige de part et d'autre de l'humilité. Car personne ne peut avoir totalement raison. Personne ne peut avoir totalement tort. Il faudra confronter les principes et les nécessités pratiques, et concéder, théoriquement et pratiquement.

Dieu est-il au dessus des lois ? Dieu ne peut, pour celui qui croit en lui, être soumis à la loi des hommes. Mais Dieu ne peut, dans une nation composée le citoyens de diverses religions ou d'aucune religion, imposer sa loi, ni en être la référence ultime des lois. En république laïque, les lois s'imposent et bénéficient à tous, quelque soit les dieux vénérés ? Ces lois, nécessairement, doivent se référer à des principes communs, constitutifs de la Nation toute entière. Que la loi des hommes soit au-dessus des dieux est donc théoriquement impensable, mais pratiquement nécessaire.

Il n'y a pas de société sans lois communes et ces lois s'imposent et doivent bénéficier à tous, quelque soient les origines et les croyances.

C'est pour sortir de ce dilemme que la loi de 1905 et celle de 1901 ont ont garanti les libertés de la société civile (par les associations), cadré et contrôlé celles des congrégations religieuses et des cultes, cantonné les rôles respectifs de l'Etat et des religions. Ce faisant, la république répond à la même nécessité qui fit dire à Jésus, selon ce qu'en rapporte le nouveau testament, alors qu'il était sommé de prendre parti face au pouvoir de l'empereur (Si tu ne connais qu'un dieu, comment peux tu reconnaître l'autorité de César ?) : « - rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à dieu ».

Dans ce sillage, s'est imposée l'idée et la pratique de la distinction du spirituel et du temporel, chaque domaine ayant ses propres fins et règles. La séparation des Eglises et de l'Etat cela veut dire cela : que le spirituel n'empiète pas sur le pouvoir politique, législatif, judiciaire ; que le pouvoir politique ne régisse pas les croyances et pratiques relieuses et laisse aux citoyens leur liberté de conscience, de rites et de pratiques.

Mais les domaines de recoupement sont nombreux, qui nécessitent des aménagement et règlements incessants : les bâtiments de culte, les clochers et les minarets, les cloches et les appels à la prière, les rites et processions, les aliments consacrés et les interdits alimentaires, les cimetières, les cantines, les piscines, les écoles.

Puisque l'espace public est communément partagé, bornons la religion à la sphère privée. Telle est l'une des règles utiles de coexistence, à condition que l'on comprenne cette règle comme structurante de l'espace public mais non l'alpha et l'omega de la vie sociale.

La religion, affaire privée, se manifeste nécessairement d'une manière ou d'une autre dans l'espace public. Même si les processions et manifestations publiques du culte sont prohibées en France, aux fins de préserver la paix et tranquillité publique, les églises, les religions, les rites, les pratiques se manifestent sous de multiples questions pratiques. Il y a la question des bâtiments : mosquée, synagogues, temples, églises, cathédrales. Voilà des bâtiments privés quasi publics, dont les statuts diffèrent selon les religion et les circonstances qu'il serait trop long de décrire ici, mais qui illustre bien tout à la fois les nécessités de la séparation et les complexités d’application. Et les cloches, qui appellent les fidèles mais s'imposent dans l'espace public. La jurisprudence administrative est fournie pour résoudre de manière pragmatique et équilibrée la solution au problème. Qu'en sera-t-il du muezzin, à quelles heures, quel volume sonore ? Les permis de construire et les règles d'urbanisme. Les édifices du culte peuvent-ils déroger aux règles d’uranisme ? A quelle hauteur peut-ton édifier un minaret ? A celle du clocher ?

Quid des signes ostensibles ? Quoi de plus éminemment privé qu'un vêtement. Et de plus éminemment social ? La révolution a pourchassé des rues les curés en soutanes. Puis s'est imposée l'idée que les soutanes, les robes de bure des frères et les cornet des sœurs pouvaient reprendre place dans les rues. La kippa, la croix, le voile autant de signes religieux qui sont l'objet de débats récurrents. Et si ce n'est le signe, c'est le signe du signe, quelle partie du corps doit-on cacher et quelle partie ne doit-on pas cacher. La confrontation paraît n'avoir de cesse. Car toute religion a besoin de signes de ralliements et d'expression. Mais la paix publique a besoin de coexistence et d'acceptation, et donc d'une certaine discrétion. Les limites doivent être définies, respectées, après avoir été discutées, négociées.

Il faut abandonner l'idée d'une laïcité faite d'un seul bloc, en réalité la laïcité française est une patiente construction faite des multiples arrangements. Les trois départements d'Alsace et de Moselle en sont un bon exemple, où prêtre, curés, rabbins sont payés par les impôts, formés aux frais de la république, et où des cours de religion sont dispensés dans les écoles publiques, en vertu d'un régime concordataire datant de Napoléon. Ce régime concordataire est appliqué désormais à la lumière des principes de laïcité républicaine et de neutralité de l'Etat, grâce à la jurisprudence attentive du conseil d'Etat et la souplesse et robustesse de nos institutions.

Les fondateurs des grandes libertés démocratiques sous la Troisième république ont garanti les libertés de la société civile grâce notamment à la liberté d'association, tout en règlement les associations religieuses et congrégations, puis en définissant un cadre juridique particulier pour gérer les lieux de culte : les associations cultuelles. L'expérience a montré que l'Eglise catholique a été rétive à ces associations cultuelles, dont les règles démocratiques heurtaient ses principes d'organisation, tandis que les musulmans de France ont souvent choisi le statut plus souple de l'association de 1901, au détriment des associations cultuelles, pour gérer les mosquées et lieux de culte. Que faire ? Sans dissoudre les associations concernées pour contraindre les mosquées à se doter des structures prévues par la loi, il est envisagé que ces associations seront soumises à un contrôle qui les rapproche du fonctionnent de la loi 1905, exemple du pragmatisme qui doit prévaloir en la matière. Les mêmes principes devront s'appliquer à tous, mais l'application concrète sera l'occasion d'adaptations et de dialogue.

La laïcité est la porte de la république. Se fermerait-t-elle pour contrer l'influence de minorités religieuses ou s'ouvrira-t-elle pour inventer des solutions nouvelles ?


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