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Pour l’amitié retrouvée entre l’homme et l’eau.

  • Photo du rédacteur: Jean-Claude Bardout
    Jean-Claude Bardout
  • 20 oct. 2024
  • 4 min de lecture




J’ai voulu, comme Georges Sand i,  écouter la rivière. Je veux, comme Elysée Reclus ii, comprendre ce qu’elle nous chante. Posant mes pieds dans le frais courant, j’écoute son doux chant. L’eau coule entre mes doigts, je t’interpelle, elle me parle.

- Dis-moi Belle eau, heureuse et gratuite ici, pourquoi te fais-tu payer au sortir du robinet ?

- La Rivière : ce n’est pas moi que tu payes. C’est l’industrie de l’eau. Née du ciel et des montagnes, je n’appartiens à personne. Comme l’air et l’oiseau, libre et gracieuse je suis.

- L’eau m’est comptée pourtant. Tu es taxée, facturée. Consommations et redevances me sont d’autorité prélevées...

- La rivière : ce n’est pas moi que tu payes, ni l’eau vive du torrent. Jaillissant libre du rocher, je ne vaux rien à l’aulne du marché. Avant que tu ne sois déboursé, il faut préalablement me polluer iii.

- Prétends-tu donc, effrontée, que seule la pollution te donne ton prix ?

- La rivière :  Oui, vive et indomptée, sans valeur marchande je suis.

- L’assemblée des Nations te déclare « Patrimoine de l’humanité ».

- La rivière : non, je n’appartiens à personne.

- Ta flétrissure seule justifierait-elle ton prix1 ?

- La rivière : Infestée, altérée, tu ne peux me boire ni me consommer. Polluée, j’intéresse l’industrie. Je deviens matière à service, élevée au rang de bien profitable sur le marché de l’eau.

- Te voilà prête à être traitée, nettoyée, javellisée, passée au filtre du Service des eaux !

- La rivière : Ce n’est donc pas pour moi que tu t’endettes, moi qui perle des nuages et qui de la terre spontanément surgit. C’est la saleté que tu payes, non le cadeau du ciel.

- Mais toute chose sur terre ne doit-elle pas avoir un maitre - sauf l’homme qui n’est pas une chose et qui est propriétaire de toutes choses.

- La rivière : prétentieux, présomptueux, il est des choses hors du commerce, qui à jamais doivent rester inappropriées. Les Romains me proclamait res nullius, chose sans maitre. Je déclare ce jour que, comme toi, je suis sans dieu ni maître.

- Mais on te vends, tel l’esclave, tel un bien vulgaire. Tu n’est plus rien, toi qui était Reine.

- La rivière : Même le code civil proclame « Il est des choses qui n'appartiennent à personne et dont l'usage est commun à tous ».

- Certes, il était de coutume que le propriétaire d’un fonds de terre n’est pas propriétaire de l’eau qui y court. Mais la Nation sur toi exerce sa souveraineté.

- La rivière : Aucune frontière n’a prise sur moi, aucune douane ne stoppe mon cours. Ne suis-je pas, selon certaines déclarations, un bien commun de l’humanité ?

- Selon le grand Colbert, dont l’ordonnance des eaux et forêts régit ton statut, l’eau est publique ou privée, selon qu’elle est ou non flottable ou navigable.

- La rivière : cette règle ne s’applique qu’aux berges et aux lits des cours d’eau, non à l’eau qui emprunte leurs chemins, car elle se joue des bornes et des propriétés.

- « La propriété du sol emporte celle du dessous et du dessus » a dit Napoléon.

- La rivière : ce principe ne s’applique qu’à ce qui est attaché au sol : arbres, pierres, édifices, non à l’eau qui se meut.

- La marre de mon jardin, l’étang dans mon champ sont à moi comme m’appartiennent ce jardin et ce champ.

- La rivière : En es-tu sûr ? je te concède l’eau morte, l’eau stagnante, l’eau prisonnière croupie dans la marre; jamais l’eau qui court libre et pieds nus. Je roule affranchie sur la pierre, je m’écoule libre comme l’air, heureuse comme l’oiseau. Par cents chemins et milles détours, je tends mes bras vers l’océan.

- Reste encore un peu !

- La rivière : Crois-tu me retenir prisonnière ? Alors je m’étiole et je meurs. Veux-tu me canaliser ? mes sources alors se tarissent. Exploitée, surexploitée, mon cours s’assèche. Je disparais, je t’échappe.

- Belle eau, soyons amis. Empereur de l’eau, je n’étais maître que de ta perte. Engageons entre nous des relations équitables, qui nous permettrons de perdurer et l’un et l’autre. De ton gai ruisseau, je ne veux plus faire l’égout de ma ville. De ton lit, je renonce à faire ma poubelle. Je veux avec toi emprunter une nouvelle voie. C’est la voie d’une amitié retrouvée. Ebauchons entre l’homme et l’eau de nouvelles coopérations : reconnaissons aux fleuves la personnalité juridique qui leur permettra de représenter et défendre leurs propres intérêts, en justice comme devant toute instance humaine, politique ou administrative. Dotons la rivière, le lac, la mer, la zone humide d’une tutelle démocratiquement désignée par les hommes et femmes. Car les uns et les autres doivent vivre en symbiose. Ouvrant la voie aux compromis et négociations nécessaires pour faire coexister l’eau et les hommes. Le fleuve Whanganui en Nouvelle Zélande fut le premier d’entre eux. D’autres entités naturelles ont suivis depuis, telle la Mare Minor en Espagne iv. Avec des valeur juridiques encore diverses, sur divers continents, des fleuves, rivières, lagunes, lacs se sont vus reconnaître une personnalité juridique ou ont fait l’objet de déclarations et de revendications pour leur donner une place sur la scène juridique et organiser les coopérations nécessaires.

1 COSTA Antoine, La nature comme marchandise, Le monde à l’envers, 2018


i SAND Georges, Ce que dit le ruisseau, Revue des deux mondes, tome 47, 1863

ii RECLUS Elisée, Histoire d'un ruisseau, Histoire d'une montagne, Arthaud Poche, Flammarion, Paris, 2017, 426 p

iii COSTA Antoine, La nature comme marchandise, Le monde à l’envers, 2018

iv BARDOUT Jean-Claude, Donnons aux rivières le statut juridique d’un sujet de droit !

Les cahiers du Martinet II, Montolieu, 2023

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